Adieu

Adieu belles forêts, fougères et verdure,

Plaines, monts et vallées et tout ce qui est beau,

Adieu, ô souriante et jolie nature,

Je ne vous verrai plus car je vais au tombeau !

Je m'en vais au tombeau, je te quitte oh campagne!

Les concerts, le babil de vos charmants oiseaux

Ne me parviendront plus, puisque aujourd'hui je gagne

Les chemins les plus longs mais aussi les plus beaux.

 

Et je n'entendrai plus les cris d'aucune bête,

Le vent dans les rameaux, le chant d'aucun ruisseau;

Je ne rêverai plus, taciturne poète,

Car mort, je pourrirai dans mon obscur berceau.

 

Adieu luxes mondains, villes resplendissantes,

Troublantes de gaieté! Fini les casinos!

Adieu distractions, amourettes plaisantes!

Tout cela n'est pour moi que futiles mots.

 

Je suis encor tout jeune et mourir à cet âge,

Laisser choir à seize ans ce prétendu fardeau

De la vie? Si je pouvais le porter davantage!

Mon coeur déjà glacé, bat tel un lourd marteau.

... A d i e u (suite 1) ...

Je suis très pessimiste et si triste ou morose

Que rien ne m'éclaire, astres ou bien flambeaux !

Mon Dieu ! ayant vécu le court temps d'une rose,

Irais-je sous terre ou nourrir les corbeaux ?

 

 

Adieu mes chers parents, mon dernier jour arrive!

Priez pour votre enfant! n ' ayez aucune peur.

Je vais du Purgatoire accéder à la rive

Pour jouir enfin au Ciel de l'éternel Bonheur.

Vous rendre du bonheur, prier pour vous sur terre,

Les seuls remerciements qu'aux parents, frères et soeurs

Que je puisse adresser. Ainsi, je ne tiens guère

A ce qu ' on me prodigue oraisons, fleurs et pleurs.

 

Vous tous qui m ' êtes chers, il faut bien que j'espère

Vous retrouver au Ciel, l'âme sainte en nos coeurs.

Là-Haut, nous chanterons la commune prière

Que chantent les élus en d'admirables choeurs.

 

Je me repens Seigneur, de mes fautes infâmes

Ayez pitié de moi car je suis un pêcheur!

Dieu! faîtes que je sois parmi les Saintes Ames!

Faîtes qu'auprès de vous, je jouisse du Bonheur!

 

Et vous les Saints du Ciel, Saint-Joseph, Sainte Vierge,

Donnez-moi votre Amour, avec votre douceur

Pour me montrer à Dieu, lui présenter mon cierge,

Pour avoir près de lui une place d ' honneur.

 

C'en est fait! Je me meurs! ...Mais non!, ce n'est qu'un rêve!

Je respire !...Est-ce vrai ? J'ouvre aussitôt les yeux

Je vois! j'entends! Je vis! De la couche me lève,

Je jubile, je ris : "C'étaient de faux adieux ! "

 

Jean Guichard

  (le 20.8.1946 :La chanson des mortels)